2008, l’année où Roger Federer a douté

Shanghaï. Dernier arrêt avant le terminus. Dernier temps fort avant les vacances, celles qu’il va passer aux côtés de son inséparable Mirka, sur une plage qu’il refuse de nommer. Jamais la même, pour découvrir toujours de nouveaux paysages. «J’aime l’Asie et en étant déjà à Shanghaï, c’est parfait», confie le quintuple vainqueur de l’US Open, calé dans un fauteuil dans le salon des joueurs à Bercy. Roger Federer s’exprime toujours avec la même affabilité, mais quelque chose a imperceptiblement changé dans son regard depuis qu’il n’est plus le «big boss» du tennis mondial. Et au fil de ces derniers mois, quelques vaguelettes de vulnérabilité sont remontées à la surface de son épiderme. À force de le voir gagner, on avait oublié que Federer était un être humain. À force de le voir enchaîner les coups irréels avec

une trompeuse impression de facilité, on avait oublié que sa domination tenait presque du miracle. «Je savais que cela allait arriver un jour, je ne pouvais p as gagner tous les tournois comme cela», avoue-t-il. Mais autant que les revers subis cette année, c’est la façon dont ils ont été perçus qui a blessé l’ange déchu : «La vitesse avec laquelle les réactions sont devenues négatives alors que j’avais gagné pendant cinq ou six ans. J’ai trouvé cela un peu triste, un peu sévère.» Pas aussi sévère, pourtant, que la raclée administrée en finale de Roland-Garros par Rafael Nadal. Et moins cruelle que sa défaite en finale de Wimbledon, contre le même ogre majorquin. Ce jour-là, dit-il, c’était «une victoire de Rafa, mais pas une défaite pour moi». Dès que le mot «Wimbledon» est prononcé,les émotions submergent le Suisse, qui avait fait sien ce jardin anglais durant cinq ans. Dans ce combat de gladiateurs, «il faisait tellement sombre que je ne voyais plus rien. C’était l’un de ces matchs où l’on se dit qu’il aurait dû s’arrêter à égalité. Mais cela n’existe pas.»

Étrangement, ce ne sont ni cette dramatique finale ni encore moins la raclée de Roland-Garros qui l’ont le plus marqué. C’est plutôt cette demi-finale perdue contre Djokovic, à Melbourne, lors de laquelle une mononucléose le vidant de ses ressources l’avait plongé dans un gouffre d’impuissance. «Je ne savais plus quoi faire», se remémore Federer, cherchant presque l’oxygène autour de lui.

Entre la maladie et les visées expansionnistes de son éternel rival Nadal, des failles se sont rouvertes. On avait fini par oublier l’être humain derrière l’implacable dominateur des courts. On admirait l’athlète accompli, on oubliait le junior torturé qu’il avait été, l’adolescent qui frappait sa tête dans son oreiller des centaines de fois avant de pouvoir s’endormir, l’homme sensible qui écrasait quelques larmes en recevant un trophée du Grand Chelem ou éclatait en sanglots au vestiaire après avoir été verbalement malmené par un directeur de tournoi indélicat.

Roger Federer a mis un genou à terre durant cette saison meurtrière. Mais il n’est pas le seul. Au Masters Series de Paris, la semaine dernière, les deux monstres sacrés se sont croisés dans les vestiaires et ont partagé quelques instants leur détresse. Souffrant du dos, Federer venait de déclarer forfait. Touché au genou droit, Nadal était sur le point d’abandonner avant de renoncer au Masters de Shanghaï. Les fauves se sont épuisés dans leur combat l’un contre l’autre. Et le vaincu n’est pas forcément le plus entamé. «L’effort mental a été le plus exigeant, assure Federer. C’est cela qui m’a épuisé le plus. Mais je ne pense pas que c’est une année que je vais terminer “cassé”. J’ai appris à gérer tout cela. Je me souviens de mes premières vacances avec Mirka en 2001. J’étais tellement fatigué d’avoir voulu me qualifier pour le Masters que, la première semaine, je ne pouvais même pas bouger.» L’expérience. Elle parle en faveur du Suisse, 27 ans, face au Majorquin, 22 ans. Celui qui a dominé et occupé le devant de la scène pendant près de cinq ans. Qui connaît toutes les ficelles et les écueils. «Les tournois s’enchaînent à un tel rythme que l’on n’a plus le temps de profiter de ses victoires, remarque-t-il. Au lieu de prendre une semaine de vacances et d’être le chef pendant une semaine, on doit aller sur un nouveau tournoi.En tennis, les pendules sont très vite remises à l’heure.»

Celle de Nadal a sonné. En mettant fin au plus long règne de l’histoire du classement ATP, il est passé de la peau du chasseur à celle du chassé. «L’année prochaine, je vise de nouveau la place de numéro un», annonce Federer, qui n’a jamais souffert de vertige au sommet de sa montagne. «J’aimais bien être seul au sommet, j’aimais bien dominer», glisse-t-il avec gourmandise, dans un français teinté de l’accent suisse allemand qu’il a gardé de son apprentissage tardif de la langue, à Bienne, dans le centre d’entraînement de Suisse romande. À l’époque où ses colères transperçaient les bâches et où les psychologues penchés sur son cas hochaient la tête avec scepticisme. Mais nul n’a le pouvoir d’écrire la légende de Roger Federer à sa place.

Leave a Reply

You must be logged in to post a comment.